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L’Encyclopédie

Gare

Zionil

La Triade

On raconte — et ce sont les voyageurs qui le racontent, jamais les cartographes — qu'il existe une cité nommée Zionil. Elle ne se tient nulle part en particulier. Ou plutôt : elle se tient partout à la fois, dans plusieurs mondes en même temps, comme une main plongée dans l'eau dont on ne verrait affleurer que le bout des doigts.

De cette cité, un mortel ne perçoit jamais qu'une seule facette : celle qui remonte jusque dans sa propre réalité. Cette facette, c'est la gare.

Zara répète volontiers ce que lui disait son grand-père : Zionil serait un carrefour de plans, un nœud où les mondes se croisent sans jamais se toucher, et la gare le dernier seuil resté ouvert aux êtres de chair. Aucun de ceux qui vivent aujourd'hui sous sa verrière ne prétend avoir vu la cité elle-même. On arrive par la gare, on attend dans la gare, on repart de la gare. Le reste est rumeur, et la rumeur ne prend pas les trains.


La gare

Imaginez un édifice aux proportions déraisonnables, taillé dans une pierre polie qui renvoie une lueur d'opale. La voûte monte à plus de trente mètres, portée par des colonnes de marbre veiné d'or autour desquelles serpentent des tuyauteries de cuivre rouge. Ces conduits exhalent sans cesse des vapeurs colorées — violettes, vertes émeraude — qui s'élèvent en spirales lentes, presque hypnotiques, vers une immense verrière de cristal. La lumière qui tombe de là-haut est dorée, et se brise en reflets irisés sur le sol.

L'air porte une odeur composite qu'on n'oublie plus : l'huile de machine, la vapeur chaude, et une note métallique, presque électrique, comme juste avant l'orage.

Et partout, du son. Le sifflement régulier de la vapeur. Le battement de l'horloge centrale. Des carillons, quelque part, qui répondent à des trains qu'on n'entend jamais arriver. Le long des murs s'alignent de lourds bancs de bois massif aux accoudoirs de fer forgé, polis par des générations d'attente.

L'Atelier de Prière

Face aux voies s'ouvre un espace semi-circulaire : sanctuaire du Forgeron Divin. Des bancs de bois sculpté y font face à un autel miniature surmonté d'un marteau et d'une enclume symboliques, et les symboles de Gond en ornent le pourtour. L'air y sent l'encens et le métal chaud — le mariage exact du sacré et de la forge. C'est là que les voyageurs viennent chercher la bénédiction avant un départ, et là que Nicolas enseigne la doctrine du culte, qui tient en trois gestes :

  1. Chauffer.
  2. Battre.
  3. Refroidir.

Chaque étape en son temps. Chaque geste en sa place. Jamais l'un avant l'autre.

Le Centre d'Information

Un comptoir de marbre noir derrière lequel des panneaux magiques affichent des horaires qui se réécrivent perpétuellement et des destinations dont personne ne connaît le chemin. Des étagères y croulent sous les registres et les cartes de régions inconnues. C'est là qu'on garde le Code Ferroviaire Divin, dont l'Article 42 stipule que toute séquence d'activation doit respecter l'ordre cosmique. Stern, qui tient le poste, avoue franchement qu'il n'en a jamais compris le sens — mais il vous fera remarquer que c'est écrit noir sur blanc, et que ce genre de chose ne s'écrit pas par hasard. Les mêmes registres évoquent une voie spéciale, une activation complexe, un train réservé aux porteurs de tickets dorés. Aucun employé de la gare n'a jamais vu ce train.

L'échoppe de Bator

Des étagères pliant sous les fioles colorées, des alambics qui fument, des herbes séchées suspendues au plafond, une odeur épaisse de soufre et de plantes médicinales, et un lourd comptoir de bois massif qui sépare la vente du laboratoire. Si vous demandez à Bator pourquoi ses élixirs sont meilleurs que ceux des autres, il vous répondra que tout tient à l'ordre dans lequel on mêle les ingrédients — une doctrine qu'il tient de son vieux maître alchimiste nain, et qui, sans qu'il l'ait jamais cherché, fait écho mot pour mot au dogme de Gond.


Les Dix Voies

Devant tout cela s'étendent les quais : dix voies numérotées, chacune bordée d'un quai de marbre blanc. Les rails brillent d'un éclat nacré et semblent vibrer d'une énergie retenue, comme s'ils attendaient qu'on leur donne la permission.

Au bout de chaque quai se dresse un pilier de bronze portant le numéro de la voie et un levier de cuivre couvert de runes. Les numéros eux-mêmes sont de belles structures de bois sculpté, hautes d'un mètre environ, montées sur des pivots de bronze — un mécanisme ingénieux permet de les faire tourner d'un quart de tour.

Sur six des dix voies stationnent des trains parfaitement ordinaires, machines à vapeur crachant leurs panaches de fumée blanche dans l'air de la gare : les voies quatre, six, sept, neuf et dix, et rien de ce qui s'y trouve ne mérite qu'on s'y arrête. Les voies un, deux, trois et cinq sont vides, et c'est là que la vie de la gare s'est installée : Zara sur la première, Tima et Cedric sur la deuxième, Hortensia sur la cinquième. Maître Chronos hante la sixième, Trainwick la neuvième.

Reste la huitième.


La Voie 8

La voie huit ne dort pas comme dorment les voies vides. Elle dort comme dort une chose vivante. Ceux qui ont le don la décrivent en cherchant leurs mots : elle pulse d'une énergie endormie, disent-ils, comme un cœur qui ne bat plus. Elle attend depuis très longtemps. Personne ne sait depuis quand.

Un mécanicien y a perdu la vie autrefois, en tentant d'en réparer le mécanisme. Son spectre y est resté attaché, et Mysteria — qui ne s'éloigne jamais beaucoup de ce quai — semble en savoir plus qu'elle n'en dit.

Les érudits de la gare aiment à rappeler ce que signifie ce chiffre. Le huit, c'est l'infini redressé, mis debout ; c'est le serpent ouroboros qui se mord la queue, la boucle parfaite qui n'a ni début ni fin. C'est aussi, et ce détail compte, le sixième terme de la suite de Fibonacci : un, un, deux, trois, cinq, huit.

Le Réveil

Car la voie huit peut être réveillée. Il faut pour cela abaisser les leviers des voies dans cet ordre exact :

  1. Voie un (actionnée une première fois)
  2. Voie un (actionnée une seconde fois — car le chiffre un apparaît deux fois dans la suite)
  3. Voie deux
  4. Voie trois
  5. Voie cinq
  6. Voie huit

Chaque levier rend un son harmonique qui lui est propre, et l'ensemble compose une phrase musicale. Rompre la séquence oblige à tout reprendre depuis le commencement : l'ordre cosmique ne pardonne pas l'à-peu-près.

Quand la séquence est accomplie, voici ce qui arrive. Les six leviers se mettent à briller d'une lumière dorée. Le chiffre huit, là-haut sur son pivot, tourne lentement sur lui-même jusqu'à devenir le symbole de l'infini. Un grondement sourd emplit toute la gare, et la voie s'illumine de runes flamboyantes. La plaque « Voie 8 » se change en « Voie de l'Infini ». Des rails de cristal doré pur apparaissent et s'étendent au loin, dans une faille ouverte au flanc du réel. Puis l'air se déchire comme un rideau de soie, et le Train s'y matérialise.


Le confinement

Mais tout cela ne peut arriver que parce que la gare est close.

L'unique sortie, en contrebas, a été scellée par d'épaisses plaques de mithril gravées en lettres de feu :

« Maintenance Divine en Cours — Seuls les Élus Peuvent Passer »

Aucune fenêtre n'est percée dans les murs ; seule la verrière du plafond empêche l'atmosphère de devenir tout à fait étouffante. Forcer la porte ne mène à rien. Se téléporter non plus : la magie se replie sur elle-même et vous repose doucement au centre de la gare, comme on remet un objet à sa place.

Et l'horloge centrale, pendant ce temps, continue de battre.

Au bout d'une vingtaine de minutes, son carillon change de tonalité — quelque chose s'y glisse d'inquiétant, une fausse note qu'on n'entend pas mais qu'on ressent. Maître Chronos murmure alors que les brèches s'agrandissent. Peu après, Bator se met à ranger précipitamment son échoppe, sans qu'on ait besoin de lui expliquer quoi que ce soit : il sent, dit-il, que quelque chose ne va pas dans l'ordre cosmique.


Le Train de l'Infini

C'est la plus grande création du Forgeron Divin.

Une locomotive de cristal noir veiné d'or, qui pulse d'une lumière d'étoile. Derrière elle, des wagons qui se moquent des lois physiques : certains sont plus vastes à l'intérieur qu'à l'extérieur, d'autres flottent légèrement au-dessus des rails sans jamais les toucher.

Et il faut le dire tout de suite, parce que c'est l'essentiel : ce train est conscient. Il parle. Il souffre. Il appelle à l'aide.

Le Train de l'Infini ne transporte pas de voyageurs. Il tisse. Par sa course perpétuelle, il tisse le voile magique du monde, fil après fil, sans jamais s'arrêter. S'il s'arrêtait — ne serait-ce qu'un instant — la magie se dissiperait comme fumée au vent, et le monde entier sombrerait dans le néant.

Le Wagon Vital

Sur sa carrosserie de métal vivant, qui ondule sans cesse entre un vert émeraude vibrant et un noir d'ébène profond, une plaque de bronze terni annonce :

« Wagon Vital — Entrée Libre, Sortie Méritée »

À l'intérieur, cinquante mètres de long et vingt de large — ce qui est déjà impossible vu du dehors.

La moitié gauche est un jardin en floraison perpétuelle. Un humus riche d'où jaillissent des roses éternelles aux pétales de cristal, des lys dorés qui chantent doucement, des orchidées arc-en-ciel. Des arbres fruitiers aux troncs de nacre s'élèvent vers un ciel d'été qui ne finit jamais. Des papillons aux ailes translucides voltigent, et de petites créatures féeriques dansent entre les fleurs. Cela sent le miel, la rose, et la terre après la pluie.

La moitié droite est un cimetière — ancien, mais paisible. Des dalles de marbre noir veinées d'argent, entre lesquelles poussent des mousses phosphorescentes. Des stèles d'une beauté mélancolique : obélisques, anges en pleurs, sépulcres ornés. Des saules pleureurs aux feuilles d'argent bruissent, leurs branches traînant dans de petites mares où nagent des poissons translucides. Cela sent l'encens, la lavande séchée, et les vieilles bibliothèques.

Entre les deux court une allée de mosaïques qui raconte le cycle éternel : la graine qui germe, la plante qui croît, la fleur qui s'épanouit, le fruit qui mûrit, la feuille qui tombe, l'arbre qui meurt et nourrit le sol. C'est de cette mosaïque qu'émerge Vita-Mortis.

Et dans ce wagon, la corruption a retourné les polarités. La violence y soigne. Le soin y blesse. Frapper le gardien le revigore ; seule la magie curative peut l'atteindre.

Quand l'équilibre est rétabli, le côté vie s'harmonise, le côté mort s'apaise, un Médaillon de l'Équilibre se matérialise au centre de l'allée, et une porte de lumière dorée s'ouvre vers la suite.

Le Wagon des Opposés

Là où le wagon précédent mêlait ses contraires avec douceur, celui-ci vibre de tension pure. Soixante mètres tranchés net par une frontière visible : une bande de deux mètres de cristaux prismatiques scintillants.

À droite, la lumière. Si pure qu'elle en devient presque tangible. Les murs semblent faits de nacre liquide en mouvement, le sol est pavé de diamants qui déploient des arcs-en-ciel à chaque pas. Des colonnes de cristal montent vers un soleil de midi éternel, et des fontaines de lumière liquide jaillissent en cascades de rayons solidifiés. Il y fait tiède, l'air sent l'ozone frais, et des particules dorées flottent en suspension. Rester trop longtemps de ce côté, c'est perdre la vue, puis se laisser brûler.

À gauche, l'ombre. Une obscurité si profonde qu'elle semble avaler la lumière alentour. Des murs d'une substance noire et mate, un sol d'obsidienne polie, des stalagmites d'ombre solide dressées comme des doigts accusateurs. L'air épais tourbillonne en volutes hypnotiques, des murmures y résonnent, et parfois des yeux violets s'ouvrent dans les ténèbres avant de se refermer. Il y fait frais, cela sent l'encre et le velours ancien. Rester trop longtemps de ce côté, c'est perdre le nord, puis se laisser dévorer.

La frontière prismatique est le seul point neutre du wagon, l'endroit exact où les deux forces s'annulent. Les cristaux y vibrent d'une harmonie audible lorsque Lux et Umbra se manifestent.

Les deux gardiens sont liés par une même loi : rien ne les atteint tant qu'ils ne sont pas frappés ensemble, dans le même souffle. Blesser l'un seul, c'est laisser l'énergie se dissiper.

Une fois la paix revenue, la division brutale s'efface. Le côté lumière s'adoucit en une clarté dorée apaisante, le côté ombre devient une pénombre violette et rassurante, et les cristaux se déploient en un pont d'arc-en-ciel qui unit les deux moitiés. Un Pendentif de l'Harmonie apparaît au centre.

Le Wagon du Temps

Ce wagon ne veut pas dire sa taille. Vous le percevez tantôt comme un compartiment de dix mètres, tantôt comme une cathédrale sans fin — et l'instabilité n'est pas dans vos yeux, elle est dans le temps lui-même : le wagon existe simultanément à plusieurs moments.

Sous vos pieds, le sol est une matière cristalline translucide où défilent des strates temporelles. On y voit, en boucle, des constructeurs fantômes assembler le wagon, des voyageurs qui ne sont pas encore nés le traverser, des instants de destruction et de reconstruction se succéder sans fin.

Partout flottent des horloges de toutes les époques :

  • Des sabliers de cristal dont le sable coule vers le haut
  • Des cadrans solaires qui fonctionnent dans l'obscurité
  • Des clepsydres qui remontent
  • Des métronomes battant des rythmes impossibles
  • Des horloges à engrenages dont les aiguilles tournent dans tous les sens à la fois

Chacune affiche une heure différente, et certaines affichent des heures qui n'existent pas : vingt-cinq heures trente, moins trois heures quarante-cinq, l'infini et douze minutes.

Autour de vous, les paradoxes s'accumulent doucement. Des escaliers qui montent et descendent en même temps. Des portes qui s'ouvrent avant qu'on les touche. Des reflets qui vous montrent à tous les âges de votre vie. Des échos de voix qui arrivent avant les paroles.

Et le temps vous touche, régulièrement, par petites secousses. L'un vieillit d'un an pendant dix secondes et sent ses forces le quitter. L'autre rajeunit et se redresse. Un troisième se dédouble un instant et agit deux fois. Un quatrième se retrouve en retard, décalé d'un souffle, et rate son tour. Parfois c'est le groupe entier qui accélère, ou qui s'englue.

Au cœur de ce chaos se dresse un pupitre de cristal temporel — une matière à la fois solide et liquide, qui change d'état selon l'angle sous lequel on la regarde. Quand quelqu'un s'en approche, toutes les horloges s'arrêtent d'un seul coup, et le silence devient si dense qu'il absorbe jusqu'aux battements de cœur. Alors des lettres dorées apparaissent sur un parchemin, et Chronos pose ses deux énigmes. Une réponse fausse consume le parchemin, réveille toutes les horloges d'un même cri, et laisse dans la tête une confusion qui met du temps à se dissiper.

Quand le wagon est purifié, toutes les horloges se synchronisent enfin sur la même heure impossible, et des particules dorées se rassemblent en une porte scintillante.


Le Tunnel Corrompu

Trente mètres, et l'espace lui-même paraît malade.

Les parois de métal pulsent d'une lumière rougeâtre et maladive, veinées de fissures d'où suinte une substance noire, visqueuse, et vivante. L'air se fait lourd, chargé d'une énergie négative qui pèse sur les épaules et fatigue les corps. Les objets magiques scintillent de façon erratique ; les sorts de divination ne rendent plus que des réponses brouillées.

Au loin résonne le halètement laborieux d'une machine en souffrance, mêlé à des sanglots. Plus on avance, plus le son se précise, et plus il devient insupportable de comprendre ce qu'on entend : c'est le Train lui-même qui pleure. Puis une voix mécanique s'élève, faible, hachée :

« Aidez… moi… je ne contrôle plus… mon… essence… »


La Locomotive

Au bout du tunnel se dresse une porte massive de cristal noir veiné d'or, haute de quatre mètres. À travers sa surface translucide, on devine des formes en mouvement, et elles ne sont pas amicales. L'inscription du seuil change constamment de langue tout en restant parfaitement compréhensible :

« Cœur du Train — Entrée Interdite aux Âmes Faibles »

Au contact des Élus, la porte se liquéfie comme du mercure et les laisse passer.

Derrière : cent mètres de diamètre, cinquante de hauteur, une architecture qui ne devrait pas tenir. Des murs courbes de cristal vivant qui pulsent d'une lumière stellaire, passant du bleu profond au rouge sang. Partout, des mécanismes titanesques exécutent un ballet complexe — d'immenses engrenages de cristal de dix mètres tournant en suspension, des chaînes de lumière pure qui crépitent en les reliant, des conduits de mithril qui serpentent en transportant des essences magiques multicolores. Au centre, une plateforme, et un escalier de cristal noir pour y monter.

Sauf que rien ne fonctionne comme il devrait. Les engrenages grincent et toussent, leurs rotations parfaites brisées par des à-coups violents. Les chaînes crachent des arcs chaotiques. Et la magie, qui devrait être d'or pur, a viré à un vert nauséeux.

Aux quatre points cardinaux se dressent quatre Cristaux de Stabilisation, hauts de trois mètres, reliés au mécanisme central par des faisceaux d'énergie. Ils sont le seul moyen d'empêcher l'Entropie de se reconstruire indéfiniment.

Et lorsque tout est fini — lorsque le cœur est rendu à lui-même — les engrenages reprennent leur rotation parfaite en une symphonie apaisante, les chaînes retrouvent leur éclat doré, la magie redevient cet or liquide magnifique qui coule dans les conduits comme un sang neuf.

De l'entité qui menaçait le monde, il ne reste qu'une petite sphère de cristal noir, tenant dans le creux d'une main.

Et le Train, quelque part sous vos pieds, recommence à tisser.

Ils y sont passés